Traduction française de l'article rapportant l'interview que Rachid Kassim a donné à Amarnath Amarasingam : "GUEST POST: An Interview with Rachid Kassim, Jihadist Orchestrating Attacks in France"
Interview avec Rachid Kassim, l’instigateur des attaques djihadistes en France
(Article d'origine en anglais) Par Amarnath Amarasingam
« J’ai émigré en Syrie il y a un an, mais maintenant je suis triste », dit Rachid Kassim, le djihadiste français de 29 ans me dit, dans sa première interview. « Beaucoup d'entre nous sont jaloux des frères qui attaquent en « dar ul-kufr », dit-il, en utilisant le terme arabe désignant les terres non-musulmanes. « Nous pensons que même une petite attaque dans les dar ul-kufr est mieux qu'une grosse attaque en Syrie. En même temps que la porte de la hijrah (migration) se ferme, la porte du djihad ouvre. Si j’étais resté dans les terres des mécréants, j’aurais fait une attaque là -bas. »
Avec des propos de ce genre, les djihadistes comme Kassim ont accru les préoccupations des agences de sécurité à travers l'Europe et l'Amérique du Nord. Si on empêche les partisans de l’État islamique de voyager jusqu’en Syrie et en Irak vont-ils frapper à l’intérieur des frontières ? Au cours des derniers mois, Kassim a été assez actif sur Telegram, une application de messagerie, qui permet à ses utilisateurs de créer des canaux où ils peuvent diffuser leur message aux masses. Telegram est devenue la plate-forme de choix pour les mouvements djihadistes, particulièrement après que Twitter soit devenu plus actif pour fermer les comptes pro-djihad.
Sur sa chaine Telegram maintenant fermée, « Sabre de Lumière », Kassim a d’après les autorités de plusieurs pays d’Europe, appelé à faire des attentats dans les pays européens, ainsi qu’à des assassinats de religieux, de journalistes, et de figues politiques. Depuis la Syrie, Kassim a été lié, par Telegram, à un certain nombre de personnes en Europe prêtes à répondre à l'appel de l'État islamique pour des attaques locales. Parmi eux : Larossi Abballa, qui a poignardé à mort un policier et sa femme à Magnanville en Juin, les deux djihadistes de 19 ans, Adel Kermiche et Abdel Malik Petitjean, qui un mois plus tard ont tué Jacques Hamel, le prêtre de 85 ans en Normandie, et Inès Madani et sa tentative d’attentat à la voiture piégée de la cathédrale Notre-Dame en Septembre.
Pour Kassim, les attaques de représailles contre l'Europe et l’Amérique du Nord sont justifiées. « La France vise les hôpitaux, cible des civils », dit-il, « Ils souffrent tous les jours sous les bombardements de la France et de Europe. La violence ne provient pas de nous. La France et les États-Unis ont commencé les tueries. Une fois qu'ils auront arrêtés, nous arrêterons aussi. »
Interrogé sur son implication dans ces attaques, Kassim ne rentre pas dans les détails. « Je suis très fier d'eux, très très fier », dit il, en parlant de Kermiche et Petitjean. « Pour moi, ce sont des modèles et des héros. En ce qui concerne mon rôle, les services secrets sont au courant. Je n'ai rien à ajouter. »
Bien qu'il soit clair que Kassim ait été l’instigateur des attaques en France, on ne sait pas si ce sont les dirigeants de l’État islamique qui lui ont attribué cette tâche. « On peut quand même affirmer qu'il a au moins leurs feu vert pour le faire », selon Guy Van Vlierden, journaliste pour le journal belge Het Laatste Nieuws, qui suit de près les réseaux djihadistes européens. « Dans le cas contraire, il ne lui serait pas possible de continuer comme ça depuis les territoires de l’Etat islamique. » Certains analystes pensent que d'autres chaînes Telegram similaires existent pour inciter à des attaques en Allemagne et dans d'autres pays.
Au début Octobre, la chaine Telegram de Kassim a disparu, et il n'a pas répondu aux messages privés pendant plusieurs semaines. On ne sait pas s'il lui a été demandé par l’État islamique de cesser ses activités en ligne. En Janvier 2016, le djihadiste britannique Omar Hussain a été réprimandé par le soi-disant Centre des médias de l’État islamique pour ses activités en ligne. « Vous avez été préalablement informé de l'interdiction de publier, sur toute plate-forme, » dit le message, « vous devez immédiatement fermer les pages mentionnées ci-dessus. D'autres violations entraineront des répercussions graves et seront traitées rapidement. »
Selon Van Vlierden, il y a des rapports selon lesquels les communications Telegram de Kassim ont été étroitement suivis par les services. « Son importance diminue au niveau opérationnel, je pense, » dit-il. « Cependant, au niveau de l’endoctrinement, sa notoriété soudaine peut l'aider à convaincre et recruter. »
Pieter Van Ostaeyen, un analyste belge du djihadisme européen, est d'accord. « Il fait probablement partie des djihadistes occidentaux qui atteignent directement les partisans de l’État islamique en Occident afin de d’instiguer les attaques d'une manière plus directe, » dit-il. « En plus des appels plus généraux à la violence dans leur propagande. »
Les dirigeants de l'État islamique ont d'abord insisté sur la nécessité de la hijrah, (la migration, sur le territoire de l’EI). Ils ont fait valoir qu'il incombe aux musulmans de voyager et de vivre sous le soi-disant Califat, où la loi islamique, comme ils la conçoivent, est mise en Å“uvre dans sa forme la plus complète et la plus pure. Attaquer localement était une meilleure option seulement quand les individus étaient dans l'incapacité de se déplacer.
« Au début, le califat a appelé à la hijrah, » me dit Kassim, « maintenant, il est préférable de lancer des attaques dans dar ul-kufr (les terres des mécréants). Parce que la hijrah est devenue très difficile. »
**********
Rachid Kassim est né en France en 1987 d'un père yéménite et une mère algérienne. Le couple a divorcé quand Kassim avait 5 ans. Sa mère l'a emmené en Algérie à un très jeune âge, et ils partagèrent leur temps entre la France et l'Algérie jusqu'à l'âge de neuf ans. Il a grandi à Oran, une belle ville côtière en Algérie, important centre commercial et ville portuaire. « Je me sentais à la maison là -bas, » dit-il, "il y avait des endroits dangereux, mais j’y était bien. »
De retour en France pour un séjour plus permanent à 9 ans, Kassim dit ne pas s’être senti à sa place. « J’étais dans une école dirigée par deux directeurs homosexuels, » me dit-il : « La France est un pays de décadence. Quand j'étais à l'école, ils ont essayé de me faire manger du porc. J'étais tellement choqué que je renversé la table, et mon père a dû venir pour discuter avec eux ».
En France, Kassim s’est essayé au rap. Il a choisi le nom de « L’Oranais », ou l'homme d'Oran, pour rendre hommage à la ville algérienne où il a passé beaucoup de temps enfant. « La musique était secondaire à ma vie », dit-il, « Je ne sais pas pourquoi les médias se focalisent tant là -dessus. À un moment j’ai dû choisir entre la musique et la religion. J’ai choisis cette dernière. »
Certains rapports ont suggéré que Kassim ait été radicalisé en Algérie, et qu'il a fui plus tard, de la France vers l’Égypte avec sa femme et ses trois enfants après un interrogatoire par les forces de l’ordre « Certains journalistes incompétents ont imprimé ça et ensuite tout le monde l’a répété », dit-il. « On ne m'a jamais radicalisé en Algérie. Il y avait des gangsters en Algérie, mais pas beaucoup de religion. Et je ne l'ai jamais visité l’Égypte de ma vie. Et je n’ai qu’une petite fille, non pas trois enfants. C’est donc un échec complet de la part des journalistes ».
« J’aimais le jihad déjà très petit » me dit-il. « Quand je regardais les individus autour de moi, c’était des gens mauvais qui faisaient du mal aux autres. Je n’étais pas une mauvaise personne. On peut dire que j'avais un pied du bon côté et un pied du mauvais côté. »
Ses frères et sÅ“urs, ainsi que ses parents, sont contre le jihad, dit Kassim, mais il parle avec amour d’un de ses cousin, Abu Muthanna al-Jazairi. « Il a combattu en Tchétchénie et en Afghanistan, et a été un membre important de l’État islamique, » me dit-il. Abu Muthanna est mort au jihad, mais on connait peu de choses de lui.
Comme Kassim se radicalisait de plus en plus, les services français se sont intéressés à lui. « J’ai pensé attaquer la France quand j'y étais, et ma famille avait peur à cause de ça, » dit-il. « Les flics me connaissaient. A chaque fois que j’allais faire du jogging, il y avait toujours deux flics qui me suivaient. Ensuite, ils se cachaient. C’était ridicule. »
Kassim s’est marié en 2010, mais il ne veut pas parler de sa femme, refusant de fournir son nom, son origine ethnique, ou de discuter de quoi que ce soit sur la façon dont ils se sont rencontrés. Elle est cependant fortement présente, dans l'histoire qu'il raconte sur la façon dont ils se sont rendus en Syrie pour rejoindre l'Etat islamique. Quand je lui ai demandé comment lui et sa famille sont venus en Syrie, il m'a dit d'être patient, que c’est une histoire « incroyable » et qu'il a besoin de temps pour bien la raconter. Presque une semaine plus tard, il allait me donner une description détaillée de sa migration de la France sur le territoire de l’EI, soulignant la façon dont, d’après lui, il a été divinement ordonné et destiné à le faire.
Une nuit, au début de 2015, la femme de Kassim a fait un rêve. « Dans le rêve, il y avait un lion qui nous empêchait de partir. » commence t’il. « Dans le rêve, il y avait aussi une autre femme musulmane qui nous rassurait sur le fait que nous pouvions partir en paix. Elle prit le lion et le jeta, et le lion dormait toujours quand il a atterri. Ma femme se réveilla, et a noté qu'il était 3h du matin. Ceci est la raison pour laquelle nous avons décidé de partir à 3h du matin le jour suivant. »
Selon Kassim, des membres de forces de l’ordre vivaient dans son immeuble et dans la rue, il était donc difficile pour eux de partir. Il avait préparé ses parents pour son éventuel départ en les voyant de moins en moins souvent dans les mois précédant, de sorte pour qu’ils ne suspectent rien s’ils ne les contactaient pas dans les semaines suivantes. Il a vendu sa vieille voiture et en a acheté une nouvelle, et n’a rien dit à personne. Mais Kassim se sentait encore mal à l'aise. Il avait été impliqué dans des activités prosélytes dans sa ville et était surveillé par des policiers en civil, dit-il. Le rêve de sa femme a cependant donné confiance à sa famille.
« Nous sommes partis à 3h du matin, et c’était incroyable. Pas un chat dehors. C’était la première fois que je voyais les rues si vide » dit-il. Ils allèrent à Lyon pour aller chercher l'ami de Kassim, Mohamed Ghellab, un professeur de mathématiques. Ghellab, qui a adopté le nom de guerre Abou Abdurahman Al-Faransi, qui est mort en se battant aux cotés de l’État islamique.
Ils ont quitté la France avec seulement 1500 euros. De Lyon, ils ont conduit jusqu’en Sicile. De la Sicile, un bateau vers la Grèce, et puis finalement, en Turquie. « J’étais coincé sur l'autoroute sans argent, ni gaz, ni nourriture. J'étais malade, et ma femme était dépassée », dit-il. Sa femme l'a alors exhorté à demander l’aide d’Allah. » Au bout de 10 minutes, j'ai ouvert la fenêtre de ma voiture et il y avait quelqu'un qui attendait pour me parler. Juste comme ça, au milieu de la circulation », a déclaré Kassim. « Il m'a demandé de le suivre. Je regardai et soudain il n'y avait plus de voitures. Ne me demandez pas d'explication. Je n'en ai pas. C’était Allah. »
Cet homme, qui ils ne reverront jamais, leur a fourni de l'argent et de la nourriture. La famille et Ghellab ont continué de conduire et se sont retrouvés en zone kurde. « C'était horrible. Ils suspectaient que nous voulions rejoindre l’État islamique » dit-il. « Ils ont passé un appel téléphonique et ces Américains sont arrivés dans des 4x4. Je savais qu'ils étaient Américains à cause de leur accent. Mon cÅ“ur battait. Je me suis même mis à fumer pour ressembler à un touriste. »
Kassim avait demandé à sa femme de mettre du rouge à lèvres pendant qu’ils conduisaient à travers la Turquie, afin d’embrouiller davantage les forces de l’ordre s’ils étaient interrogés. Une des Américaines qui les contrôlaient semblait devenir de plus en plus suspicieuse au sujet de la femme de Kassim. « Ma femme avait peur d'elle, » dit-il : « elle finit par se mettre mettre du rouge à lèvres, et l’américaine l’a vu. Elle ne savait pas quoi faire. Tout cela c’est Allah. Juste au moment où ma femme décida de mettre du rouge à lèvres, la femme américaine la regarda. »
Ayant interrogé de nombreux djihadistes sur de leur expérience de la hijrah, je suis étonné de la minutie de Kassim sur les détails de sa migration. Bien que très peu de choses dans son récit ne puisse être vérifié, ce qui est important c’est que, pour Kassim, le rêve, les rues vides, et les coups de chance étaient autant de preuves que Dieu voulait que sa famille se rende au soi-disant califat.
Kassim, sa famille et Ghellab ont finalement été en mesure de se rendre dans une maison d'hôtes à Gaziantep, dans le sud de la Turquie. Ici, Kassim raconte un autre "coup de chance". Il y avait environ 50 recrues qui attendaient de passer en Syrie, dit-il, lorsque leur maison fut encerclée par la police turque.
« Un petit miracle est arrivé, » me dit-il, « alors que la police s’approchait de la porte pour écouter s'il y avait quelqu'un à l'intérieur. Toutes les femmes se mirent à dire « Allahu akbar », sans que nous comprenions pourquoi. Nous avons appris que tous les enfants s’étaient endormis juste au bon moment. Allahu Akbar. Ce sont des miracles d'Allah et j’en fus témoin. »
Au milieu de la nuit, ils se sont dirigés vers la frontière qu’ils ont traversé en courant, Kassim portant sa fille de 3 ans. « Nous avons eu la chance de passer à temps. Il aurait été difficile de rester en Turquie pendant 2 ou 3 semaines », dit-il. « Nous avons tout laissé derrière nous. Surtout mon chat. J'ai eu un merveilleux chat quand je suis parti à Gaziantep. Ce fut l'une des choses les plus tristes au sujet de ma hijrah ».
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Après son arrivée sur le territoire de l’EI en 2015 il est passé par une formation difficile. « C’était le Ramadan et nous faisions entre 6 à 10 séances de formation par jour, sous des températures élevées, » dit-il, « à la fin, j’étais blessé comme si j'étais allé au combat, alors que ce n’était que de l’entrainement. »
Nous discutons de sa vie quotidienne dans l'État islamique. Je demande à propos de sa fille, qui a maintenant quatre ans, s'il regrette de l’avoir amenée dans un environnement rempli de guerre et de dévastation. « Avoir des enfants dans l'État islamique n'est pas un défi, c’est un privilège », dit-il, « Je que ma fille vive ici que dans la laïcité et la mécréance. C’est peut-être difficile dans cette vie, mais elle va me remercier dans l'au-delà . Alhamdulillah, le meilleur cadeau d'Allah c’est que ma fille soit dans l’État islamique ».
L'État islamique perdant du terrain, il y a eu beaucoup de débats dans les milieux universitaires et politiques sur la façon dont les combattants de l’EI, en particulier les combattants étrangers, réagiront. Les agences de sécurité craignent que ces combattants ne retournent dans leur pays d'origine ou dans des pays voisins pour lancer des attaques, on se préoccupe de savoir si certains de ces combattants peuvent être réinsérés dans la société, on se préoccupe aussi de ce qu'il faudra faire de toutes les jeunes femmes et des enfants qui vivent actuellement dans l'État islamique. Pour Kassim, cependant, la perte de territoire ne signifie pas que le jihad doit s’arrêter.
« C’est simple, » me dit-il, « s’ils prennent Mossoul et Raqqa, nous allons trouver un moyen, mais nous n’allons certainement pas arrêter le combat. Même si nous vivons dans des grottes dans les montagnes, la lutte va se poursuivre. Le djihad existait avant et pendant l’État islamique, et il sera là après l'État islamique. Nous ne perdrons pas inchallah. Si nous perdons une main, nous allons continuer à nous battre avec l'autre. »
Kassim a été très actif sur son canal Telegram, et ses liens avec les diverses attaques réussies et ratées en France ont attiré l’attention des services. Il il y des spéculations quant à savoir si Kassim coordonne les attaques de "loups solitaires", avec la permission explicite des chefs de l’EI. Mes longues discussions avec lui n’ont pas éclairé cette question, surtout parce qu'il refuse de développer.
« Je me suis battu dans de nombreux endroits, mais je ne peux pas divulguer ce que je fais maintenant,» me dit-il. « Je suis en train d'aider les gens à apprendre des petites choses importantes sur la façon de lancer des attaques. Les gens là -bas ont besoin d'aide sur la fabrication de dispositifs, ou d'explosifs, donc j’essaie d’aider. Ceci est le but de mon blog. »
Pour l'analyste belge Pieter Van Ostaeyen, Kassim représente peut-être une nouvelle façon de recruter pour l’EI. « Auparavant, les attaques de l’EI en Occident étaient soit menées par les rapatriés soit par des gens inspirés par le mouvement, mais sans contact direct avec l’EI, » dit-il. Avec des individus comme Kassim, l’EI est peut-être en train d’explorer une troisième voie, dit Ostaeyen, « de sorte que les partisans de l’EI soient activés et guidés à distance par les membres du groupe avant de procéder à une attaque. »
Lors des discussions avec plusieurs autres combattants de l’EI au cours des derniers mois, particulièrement maintenant que le soi-disant califat perd du territoire, et avec la possibilité imminente que Mossoul, un de leurs principaux bastions, puisse être récupéré par les forces irakiennes, il y a des indications selon lesquelles le groupe concentrera son attention vers l'extérieur. « La terre d'Allah est vaste, » me dit un combattant occidental, « il ne se limite pas à l'Irak et la Syrie. Le califat a atteint l'Afghanistan, la Libye, l'Afrique de l'Ouest, l'Algérie, le Yémen, et beaucoup de ses soldats sont dans les terres des kuffars. »
Alors que l’EI continue de perdre du territoire, des individus comme Kassim et d'autres comme lui peuvent devenir de plus en plus important pour l'activation de ces « soldats » dans d'autres parties du monde.
L'activité en ligne de Kassim semble avoir produit un effet dissuasif chez certains. Plusieurs fois par mois, par exemple, Kassim publiait un graphique des "cibles à attaquer" sur sa chaîne Telegram, appelant à des attaques contre des érudits religieux, les rappeurs et musiciens, des journalistes, des personnalités des médias, ainsi que des agents de police et du personnel militaire. Certaines personnes mentionnées dans cette liste ont refusé de commenter, de crainte de trop attirer l'attention sur eux.
« J’ai écrit la liste, » me dit Kassim, « ce sont les ennemis de l'Islam et tout ce qu'ils font est de manipuler la vérité. C'est pas logique, nous sommes bombardés en permanence, et une fois que nous décidons de nous venger, ils nous appellent des terroristes. » Son action aurait eu une influence sur plusieurs attaques cette année, comme la tentative avortée de bombarder la cathédrale Notre-Dame et l'attaque réussie sur un vieux prêtre en Normandie, ce qui a entrainé des soupçons sur toutes les personnes connectées en ligne avec lui.
Le 17 Septembre, deux amis de Kassim, Julien B., 39 ans, et Jérémie C., 31 ans, ont été arrêtés. Bien qu'il y ait beaucoup de choses floues au sujet de ces hommes, certains rapports des médias suggèrent que Julien était un mentor pour Kassim, une déclaration qu'il nie catégoriquement, en notant qu'il était intéressé par le jihad longtemps avant de les connaitre. « Ils ne sont pas une menace pour la France, » me dit-il, « ils pratiquent leur religion en paix. Jeremie et Julien ont été arrêtés juste parce qu'ils étaient mes amis. C’est une horrible injustice. Quand je parlais avec Jeremie, je lui ai juste demandé des nouvelles de sa famille. Je pense que la France est préoccupée par moi. »
Le 20 Juillet, six jours après que Mohamed Lahouajej-Bouhlel ait tué 86 personnes en conduisant un camion dans la foule célébrant le 14 juillet à Nice, Kassim est apparu dans une vidéo en menaçant la France, il a appelé à plus d'attaques dans le pays, et a décapité un prisonnier. Je lui ai demandé si décapiter quelqu'un est difficile psychologiquement. « Décapiter un animal serait difficile, » répondit-il, « avec les ennemis d'Allah, c’est un plaisir. »
Deux mois après son arrivée dans l'État islamique, il a téléphoné à sa famille en France. Ils sont restés en contact régulièrement, mais cela a changé après la vidéo de Juillet. « Mes parents ne me parlent plus », dit-il, « pareil pour le reste de la famille, depuis que je décapité l'apostat. »
Kassim est à l'endroit où il veut être, et il veut que les gens sachent qu'il est là d'un véritable engagement. Quand je le questionne sur le divorce de ses parents, pour la première fois je sens que mes questions l’énervent un peu.
« C’est absurde », dit-il, « les médias veulent faire croire que je fais le jihad parce que mes parents sont divorcés. » Son jihad est basé sur sa religiosité, dit-il, sur ce qu'il lit dans le Coran et les obligations imposées aux musulmans valides. « Mes parents ont divorcé quand j'avais cinq ans. Il y a maintenant 25 ans. Ça ne fait que 6 ans que je suis religieux. Ce que disent les gens est donc incroyable, » me dit-il en riant.
Amarnath Amarasingam est membre du programme de l'Université George Washington sur l'extrémisme. Il tweet sur @AmarAmarasingam
Source : jihadology.net, "GUEST POST: An Interview with Rachid Kassim, Jihadist Orchestrating Attacks in France"
Interview avec Rachid Kassim, l’instigateur des attaques djihadistes en France
(Article d'origine en anglais) Par Amarnath Amarasingam
« J’ai émigré en Syrie il y a un an, mais maintenant je suis triste », dit Rachid Kassim, le djihadiste français de 29 ans me dit, dans sa première interview. « Beaucoup d'entre nous sont jaloux des frères qui attaquent en « dar ul-kufr », dit-il, en utilisant le terme arabe désignant les terres non-musulmanes. « Nous pensons que même une petite attaque dans les dar ul-kufr est mieux qu'une grosse attaque en Syrie. En même temps que la porte de la hijrah (migration) se ferme, la porte du djihad ouvre. Si j’étais resté dans les terres des mécréants, j’aurais fait une attaque là -bas. »
Avec des propos de ce genre, les djihadistes comme Kassim ont accru les préoccupations des agences de sécurité à travers l'Europe et l'Amérique du Nord. Si on empêche les partisans de l’État islamique de voyager jusqu’en Syrie et en Irak vont-ils frapper à l’intérieur des frontières ? Au cours des derniers mois, Kassim a été assez actif sur Telegram, une application de messagerie, qui permet à ses utilisateurs de créer des canaux où ils peuvent diffuser leur message aux masses. Telegram est devenue la plate-forme de choix pour les mouvements djihadistes, particulièrement après que Twitter soit devenu plus actif pour fermer les comptes pro-djihad.
Sur sa chaine Telegram maintenant fermée, « Sabre de Lumière », Kassim a d’après les autorités de plusieurs pays d’Europe, appelé à faire des attentats dans les pays européens, ainsi qu’à des assassinats de religieux, de journalistes, et de figues politiques. Depuis la Syrie, Kassim a été lié, par Telegram, à un certain nombre de personnes en Europe prêtes à répondre à l'appel de l'État islamique pour des attaques locales. Parmi eux : Larossi Abballa, qui a poignardé à mort un policier et sa femme à Magnanville en Juin, les deux djihadistes de 19 ans, Adel Kermiche et Abdel Malik Petitjean, qui un mois plus tard ont tué Jacques Hamel, le prêtre de 85 ans en Normandie, et Inès Madani et sa tentative d’attentat à la voiture piégée de la cathédrale Notre-Dame en Septembre.
Pour Kassim, les attaques de représailles contre l'Europe et l’Amérique du Nord sont justifiées. « La France vise les hôpitaux, cible des civils », dit-il, « Ils souffrent tous les jours sous les bombardements de la France et de Europe. La violence ne provient pas de nous. La France et les États-Unis ont commencé les tueries. Une fois qu'ils auront arrêtés, nous arrêterons aussi. »
Interrogé sur son implication dans ces attaques, Kassim ne rentre pas dans les détails. « Je suis très fier d'eux, très très fier », dit il, en parlant de Kermiche et Petitjean. « Pour moi, ce sont des modèles et des héros. En ce qui concerne mon rôle, les services secrets sont au courant. Je n'ai rien à ajouter. »
Bien qu'il soit clair que Kassim ait été l’instigateur des attaques en France, on ne sait pas si ce sont les dirigeants de l’État islamique qui lui ont attribué cette tâche. « On peut quand même affirmer qu'il a au moins leurs feu vert pour le faire », selon Guy Van Vlierden, journaliste pour le journal belge Het Laatste Nieuws, qui suit de près les réseaux djihadistes européens. « Dans le cas contraire, il ne lui serait pas possible de continuer comme ça depuis les territoires de l’Etat islamique. » Certains analystes pensent que d'autres chaînes Telegram similaires existent pour inciter à des attaques en Allemagne et dans d'autres pays.
Au début Octobre, la chaine Telegram de Kassim a disparu, et il n'a pas répondu aux messages privés pendant plusieurs semaines. On ne sait pas s'il lui a été demandé par l’État islamique de cesser ses activités en ligne. En Janvier 2016, le djihadiste britannique Omar Hussain a été réprimandé par le soi-disant Centre des médias de l’État islamique pour ses activités en ligne. « Vous avez été préalablement informé de l'interdiction de publier, sur toute plate-forme, » dit le message, « vous devez immédiatement fermer les pages mentionnées ci-dessus. D'autres violations entraineront des répercussions graves et seront traitées rapidement. »
Selon Van Vlierden, il y a des rapports selon lesquels les communications Telegram de Kassim ont été étroitement suivis par les services. « Son importance diminue au niveau opérationnel, je pense, » dit-il. « Cependant, au niveau de l’endoctrinement, sa notoriété soudaine peut l'aider à convaincre et recruter. »
Pieter Van Ostaeyen, un analyste belge du djihadisme européen, est d'accord. « Il fait probablement partie des djihadistes occidentaux qui atteignent directement les partisans de l’État islamique en Occident afin de d’instiguer les attaques d'une manière plus directe, » dit-il. « En plus des appels plus généraux à la violence dans leur propagande. »
Les dirigeants de l'État islamique ont d'abord insisté sur la nécessité de la hijrah, (la migration, sur le territoire de l’EI). Ils ont fait valoir qu'il incombe aux musulmans de voyager et de vivre sous le soi-disant Califat, où la loi islamique, comme ils la conçoivent, est mise en Å“uvre dans sa forme la plus complète et la plus pure. Attaquer localement était une meilleure option seulement quand les individus étaient dans l'incapacité de se déplacer.
« Au début, le califat a appelé à la hijrah, » me dit Kassim, « maintenant, il est préférable de lancer des attaques dans dar ul-kufr (les terres des mécréants). Parce que la hijrah est devenue très difficile. »
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Rachid Kassim est né en France en 1987 d'un père yéménite et une mère algérienne. Le couple a divorcé quand Kassim avait 5 ans. Sa mère l'a emmené en Algérie à un très jeune âge, et ils partagèrent leur temps entre la France et l'Algérie jusqu'à l'âge de neuf ans. Il a grandi à Oran, une belle ville côtière en Algérie, important centre commercial et ville portuaire. « Je me sentais à la maison là -bas, » dit-il, "il y avait des endroits dangereux, mais j’y était bien. »
De retour en France pour un séjour plus permanent à 9 ans, Kassim dit ne pas s’être senti à sa place. « J’étais dans une école dirigée par deux directeurs homosexuels, » me dit-il : « La France est un pays de décadence. Quand j'étais à l'école, ils ont essayé de me faire manger du porc. J'étais tellement choqué que je renversé la table, et mon père a dû venir pour discuter avec eux ».
En France, Kassim s’est essayé au rap. Il a choisi le nom de « L’Oranais », ou l'homme d'Oran, pour rendre hommage à la ville algérienne où il a passé beaucoup de temps enfant. « La musique était secondaire à ma vie », dit-il, « Je ne sais pas pourquoi les médias se focalisent tant là -dessus. À un moment j’ai dû choisir entre la musique et la religion. J’ai choisis cette dernière. »
Certains rapports ont suggéré que Kassim ait été radicalisé en Algérie, et qu'il a fui plus tard, de la France vers l’Égypte avec sa femme et ses trois enfants après un interrogatoire par les forces de l’ordre « Certains journalistes incompétents ont imprimé ça et ensuite tout le monde l’a répété », dit-il. « On ne m'a jamais radicalisé en Algérie. Il y avait des gangsters en Algérie, mais pas beaucoup de religion. Et je ne l'ai jamais visité l’Égypte de ma vie. Et je n’ai qu’une petite fille, non pas trois enfants. C’est donc un échec complet de la part des journalistes ».
« J’aimais le jihad déjà très petit » me dit-il. « Quand je regardais les individus autour de moi, c’était des gens mauvais qui faisaient du mal aux autres. Je n’étais pas une mauvaise personne. On peut dire que j'avais un pied du bon côté et un pied du mauvais côté. »
Ses frères et sÅ“urs, ainsi que ses parents, sont contre le jihad, dit Kassim, mais il parle avec amour d’un de ses cousin, Abu Muthanna al-Jazairi. « Il a combattu en Tchétchénie et en Afghanistan, et a été un membre important de l’État islamique, » me dit-il. Abu Muthanna est mort au jihad, mais on connait peu de choses de lui.
Comme Kassim se radicalisait de plus en plus, les services français se sont intéressés à lui. « J’ai pensé attaquer la France quand j'y étais, et ma famille avait peur à cause de ça, » dit-il. « Les flics me connaissaient. A chaque fois que j’allais faire du jogging, il y avait toujours deux flics qui me suivaient. Ensuite, ils se cachaient. C’était ridicule. »
Kassim s’est marié en 2010, mais il ne veut pas parler de sa femme, refusant de fournir son nom, son origine ethnique, ou de discuter de quoi que ce soit sur la façon dont ils se sont rencontrés. Elle est cependant fortement présente, dans l'histoire qu'il raconte sur la façon dont ils se sont rendus en Syrie pour rejoindre l'Etat islamique. Quand je lui ai demandé comment lui et sa famille sont venus en Syrie, il m'a dit d'être patient, que c’est une histoire « incroyable » et qu'il a besoin de temps pour bien la raconter. Presque une semaine plus tard, il allait me donner une description détaillée de sa migration de la France sur le territoire de l’EI, soulignant la façon dont, d’après lui, il a été divinement ordonné et destiné à le faire.
Une nuit, au début de 2015, la femme de Kassim a fait un rêve. « Dans le rêve, il y avait un lion qui nous empêchait de partir. » commence t’il. « Dans le rêve, il y avait aussi une autre femme musulmane qui nous rassurait sur le fait que nous pouvions partir en paix. Elle prit le lion et le jeta, et le lion dormait toujours quand il a atterri. Ma femme se réveilla, et a noté qu'il était 3h du matin. Ceci est la raison pour laquelle nous avons décidé de partir à 3h du matin le jour suivant. »
Selon Kassim, des membres de forces de l’ordre vivaient dans son immeuble et dans la rue, il était donc difficile pour eux de partir. Il avait préparé ses parents pour son éventuel départ en les voyant de moins en moins souvent dans les mois précédant, de sorte pour qu’ils ne suspectent rien s’ils ne les contactaient pas dans les semaines suivantes. Il a vendu sa vieille voiture et en a acheté une nouvelle, et n’a rien dit à personne. Mais Kassim se sentait encore mal à l'aise. Il avait été impliqué dans des activités prosélytes dans sa ville et était surveillé par des policiers en civil, dit-il. Le rêve de sa femme a cependant donné confiance à sa famille.
« Nous sommes partis à 3h du matin, et c’était incroyable. Pas un chat dehors. C’était la première fois que je voyais les rues si vide » dit-il. Ils allèrent à Lyon pour aller chercher l'ami de Kassim, Mohamed Ghellab, un professeur de mathématiques. Ghellab, qui a adopté le nom de guerre Abou Abdurahman Al-Faransi, qui est mort en se battant aux cotés de l’État islamique.
Ils ont quitté la France avec seulement 1500 euros. De Lyon, ils ont conduit jusqu’en Sicile. De la Sicile, un bateau vers la Grèce, et puis finalement, en Turquie. « J’étais coincé sur l'autoroute sans argent, ni gaz, ni nourriture. J'étais malade, et ma femme était dépassée », dit-il. Sa femme l'a alors exhorté à demander l’aide d’Allah. » Au bout de 10 minutes, j'ai ouvert la fenêtre de ma voiture et il y avait quelqu'un qui attendait pour me parler. Juste comme ça, au milieu de la circulation », a déclaré Kassim. « Il m'a demandé de le suivre. Je regardai et soudain il n'y avait plus de voitures. Ne me demandez pas d'explication. Je n'en ai pas. C’était Allah. »
Cet homme, qui ils ne reverront jamais, leur a fourni de l'argent et de la nourriture. La famille et Ghellab ont continué de conduire et se sont retrouvés en zone kurde. « C'était horrible. Ils suspectaient que nous voulions rejoindre l’État islamique » dit-il. « Ils ont passé un appel téléphonique et ces Américains sont arrivés dans des 4x4. Je savais qu'ils étaient Américains à cause de leur accent. Mon cÅ“ur battait. Je me suis même mis à fumer pour ressembler à un touriste. »
Kassim avait demandé à sa femme de mettre du rouge à lèvres pendant qu’ils conduisaient à travers la Turquie, afin d’embrouiller davantage les forces de l’ordre s’ils étaient interrogés. Une des Américaines qui les contrôlaient semblait devenir de plus en plus suspicieuse au sujet de la femme de Kassim. « Ma femme avait peur d'elle, » dit-il : « elle finit par se mettre mettre du rouge à lèvres, et l’américaine l’a vu. Elle ne savait pas quoi faire. Tout cela c’est Allah. Juste au moment où ma femme décida de mettre du rouge à lèvres, la femme américaine la regarda. »
Ayant interrogé de nombreux djihadistes sur de leur expérience de la hijrah, je suis étonné de la minutie de Kassim sur les détails de sa migration. Bien que très peu de choses dans son récit ne puisse être vérifié, ce qui est important c’est que, pour Kassim, le rêve, les rues vides, et les coups de chance étaient autant de preuves que Dieu voulait que sa famille se rende au soi-disant califat.
Kassim, sa famille et Ghellab ont finalement été en mesure de se rendre dans une maison d'hôtes à Gaziantep, dans le sud de la Turquie. Ici, Kassim raconte un autre "coup de chance". Il y avait environ 50 recrues qui attendaient de passer en Syrie, dit-il, lorsque leur maison fut encerclée par la police turque.
« Un petit miracle est arrivé, » me dit-il, « alors que la police s’approchait de la porte pour écouter s'il y avait quelqu'un à l'intérieur. Toutes les femmes se mirent à dire « Allahu akbar », sans que nous comprenions pourquoi. Nous avons appris que tous les enfants s’étaient endormis juste au bon moment. Allahu Akbar. Ce sont des miracles d'Allah et j’en fus témoin. »
Au milieu de la nuit, ils se sont dirigés vers la frontière qu’ils ont traversé en courant, Kassim portant sa fille de 3 ans. « Nous avons eu la chance de passer à temps. Il aurait été difficile de rester en Turquie pendant 2 ou 3 semaines », dit-il. « Nous avons tout laissé derrière nous. Surtout mon chat. J'ai eu un merveilleux chat quand je suis parti à Gaziantep. Ce fut l'une des choses les plus tristes au sujet de ma hijrah ».
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Après son arrivée sur le territoire de l’EI en 2015 il est passé par une formation difficile. « C’était le Ramadan et nous faisions entre 6 à 10 séances de formation par jour, sous des températures élevées, » dit-il, « à la fin, j’étais blessé comme si j'étais allé au combat, alors que ce n’était que de l’entrainement. »
Nous discutons de sa vie quotidienne dans l'État islamique. Je demande à propos de sa fille, qui a maintenant quatre ans, s'il regrette de l’avoir amenée dans un environnement rempli de guerre et de dévastation. « Avoir des enfants dans l'État islamique n'est pas un défi, c’est un privilège », dit-il, « Je que ma fille vive ici que dans la laïcité et la mécréance. C’est peut-être difficile dans cette vie, mais elle va me remercier dans l'au-delà . Alhamdulillah, le meilleur cadeau d'Allah c’est que ma fille soit dans l’État islamique ».
L'État islamique perdant du terrain, il y a eu beaucoup de débats dans les milieux universitaires et politiques sur la façon dont les combattants de l’EI, en particulier les combattants étrangers, réagiront. Les agences de sécurité craignent que ces combattants ne retournent dans leur pays d'origine ou dans des pays voisins pour lancer des attaques, on se préoccupe de savoir si certains de ces combattants peuvent être réinsérés dans la société, on se préoccupe aussi de ce qu'il faudra faire de toutes les jeunes femmes et des enfants qui vivent actuellement dans l'État islamique. Pour Kassim, cependant, la perte de territoire ne signifie pas que le jihad doit s’arrêter.
« C’est simple, » me dit-il, « s’ils prennent Mossoul et Raqqa, nous allons trouver un moyen, mais nous n’allons certainement pas arrêter le combat. Même si nous vivons dans des grottes dans les montagnes, la lutte va se poursuivre. Le djihad existait avant et pendant l’État islamique, et il sera là après l'État islamique. Nous ne perdrons pas inchallah. Si nous perdons une main, nous allons continuer à nous battre avec l'autre. »
Kassim a été très actif sur son canal Telegram, et ses liens avec les diverses attaques réussies et ratées en France ont attiré l’attention des services. Il il y des spéculations quant à savoir si Kassim coordonne les attaques de "loups solitaires", avec la permission explicite des chefs de l’EI. Mes longues discussions avec lui n’ont pas éclairé cette question, surtout parce qu'il refuse de développer.
« Je me suis battu dans de nombreux endroits, mais je ne peux pas divulguer ce que je fais maintenant,» me dit-il. « Je suis en train d'aider les gens à apprendre des petites choses importantes sur la façon de lancer des attaques. Les gens là -bas ont besoin d'aide sur la fabrication de dispositifs, ou d'explosifs, donc j’essaie d’aider. Ceci est le but de mon blog. »
Pour l'analyste belge Pieter Van Ostaeyen, Kassim représente peut-être une nouvelle façon de recruter pour l’EI. « Auparavant, les attaques de l’EI en Occident étaient soit menées par les rapatriés soit par des gens inspirés par le mouvement, mais sans contact direct avec l’EI, » dit-il. Avec des individus comme Kassim, l’EI est peut-être en train d’explorer une troisième voie, dit Ostaeyen, « de sorte que les partisans de l’EI soient activés et guidés à distance par les membres du groupe avant de procéder à une attaque. »
Lors des discussions avec plusieurs autres combattants de l’EI au cours des derniers mois, particulièrement maintenant que le soi-disant califat perd du territoire, et avec la possibilité imminente que Mossoul, un de leurs principaux bastions, puisse être récupéré par les forces irakiennes, il y a des indications selon lesquelles le groupe concentrera son attention vers l'extérieur. « La terre d'Allah est vaste, » me dit un combattant occidental, « il ne se limite pas à l'Irak et la Syrie. Le califat a atteint l'Afghanistan, la Libye, l'Afrique de l'Ouest, l'Algérie, le Yémen, et beaucoup de ses soldats sont dans les terres des kuffars. »
Alors que l’EI continue de perdre du territoire, des individus comme Kassim et d'autres comme lui peuvent devenir de plus en plus important pour l'activation de ces « soldats » dans d'autres parties du monde.
L'activité en ligne de Kassim semble avoir produit un effet dissuasif chez certains. Plusieurs fois par mois, par exemple, Kassim publiait un graphique des "cibles à attaquer" sur sa chaîne Telegram, appelant à des attaques contre des érudits religieux, les rappeurs et musiciens, des journalistes, des personnalités des médias, ainsi que des agents de police et du personnel militaire. Certaines personnes mentionnées dans cette liste ont refusé de commenter, de crainte de trop attirer l'attention sur eux.
« J’ai écrit la liste, » me dit Kassim, « ce sont les ennemis de l'Islam et tout ce qu'ils font est de manipuler la vérité. C'est pas logique, nous sommes bombardés en permanence, et une fois que nous décidons de nous venger, ils nous appellent des terroristes. » Son action aurait eu une influence sur plusieurs attaques cette année, comme la tentative avortée de bombarder la cathédrale Notre-Dame et l'attaque réussie sur un vieux prêtre en Normandie, ce qui a entrainé des soupçons sur toutes les personnes connectées en ligne avec lui.
Le 17 Septembre, deux amis de Kassim, Julien B., 39 ans, et Jérémie C., 31 ans, ont été arrêtés. Bien qu'il y ait beaucoup de choses floues au sujet de ces hommes, certains rapports des médias suggèrent que Julien était un mentor pour Kassim, une déclaration qu'il nie catégoriquement, en notant qu'il était intéressé par le jihad longtemps avant de les connaitre. « Ils ne sont pas une menace pour la France, » me dit-il, « ils pratiquent leur religion en paix. Jeremie et Julien ont été arrêtés juste parce qu'ils étaient mes amis. C’est une horrible injustice. Quand je parlais avec Jeremie, je lui ai juste demandé des nouvelles de sa famille. Je pense que la France est préoccupée par moi. »
Le 20 Juillet, six jours après que Mohamed Lahouajej-Bouhlel ait tué 86 personnes en conduisant un camion dans la foule célébrant le 14 juillet à Nice, Kassim est apparu dans une vidéo en menaçant la France, il a appelé à plus d'attaques dans le pays, et a décapité un prisonnier. Je lui ai demandé si décapiter quelqu'un est difficile psychologiquement. « Décapiter un animal serait difficile, » répondit-il, « avec les ennemis d'Allah, c’est un plaisir. »
Deux mois après son arrivée dans l'État islamique, il a téléphoné à sa famille en France. Ils sont restés en contact régulièrement, mais cela a changé après la vidéo de Juillet. « Mes parents ne me parlent plus », dit-il, « pareil pour le reste de la famille, depuis que je décapité l'apostat. »
Kassim est à l'endroit où il veut être, et il veut que les gens sachent qu'il est là d'un véritable engagement. Quand je le questionne sur le divorce de ses parents, pour la première fois je sens que mes questions l’énervent un peu.
« C’est absurde », dit-il, « les médias veulent faire croire que je fais le jihad parce que mes parents sont divorcés. » Son jihad est basé sur sa religiosité, dit-il, sur ce qu'il lit dans le Coran et les obligations imposées aux musulmans valides. « Mes parents ont divorcé quand j'avais cinq ans. Il y a maintenant 25 ans. Ça ne fait que 6 ans que je suis religieux. Ce que disent les gens est donc incroyable, » me dit-il en riant.
Amarnath Amarasingam est membre du programme de l'Université George Washington sur l'extrémisme. Il tweet sur @AmarAmarasingam
Source : jihadology.net, "GUEST POST: An Interview with Rachid Kassim, Jihadist Orchestrating Attacks in France"
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